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 Las Meninas, (Les suivantes) Velázquez dans Les mots et les choses. Michel Foucault

“Las Meninas” Diego Velázquez, 1656. Museo del Prado, Madrid (domaine public)

Où est le sujet?

Incipit : 

 « Le peintre est légèrement en retrait du tableau. Il jette un coup d’œil sur le modèle[1]; peut-être s’agit-il d’ajouter une dernière touche, mais il se peut aussi que le premier trait n’ait encore été posé ». (Foucault, 1966, 2015, p.1047).

« Le peintre regarde, le visage légèrement tourné et la tête penchée vers l’épaule. Il fixe un point invisible, mais que nous, les spectateurs, nous pouvons aisément assigner puisque ce point, c’est nous-mêmes : notre corps, notre visage, nos yeux. Le spectacle qu’il observe est donc deux fois invisible : puisqu’il n’est pas représenté dans l’espace du tableau., et puisqu’il se situe précisément en ce point aveugle, en cette cache essentielle où se dérobe pour nous-mêmes notre regard au moment où nous regardons ». (Foucault, 1966, 2015, p. 1048).

« … le regard du peintre adressé hors du tableau au vide qui lui fait face accepte autant de modèles qu’il lui vient de spectateurs; en ce lieu précis, mais indifférent, le regardant et le regardé s’échangent sans cesse ». (Foucault, 1966, 2015, p. 1049).

« … De la droite, s’épanche par une fenêtre invisible, le pur volume d’une lumière qui rend visible toute représentation; à gauche s’étend la surface qui esquive, de l’autre côté de sa trop visible trame, la représentation quelle porte. La lumière, en inondant la scène (je veux dire aussi bien la pièce que la toile, la pièce représentée sur la toile, et la pièce où la toile est placée), enveloppe les personnages et les spectateurs et les emporte, sous le regard du peintre, vers le lieu où son pinceau va les représenter. Mais ce lieu nous est dérobé. Nous nous regardons regardés par le peintre, et rendus visibles à ses yeux par la même lumière qui nous le fait voir. Et au moment où nous allons nous saisir transcrits par sa main comme dans un miroir nous ne pourrons surprendre de celui-ci que l’envers morne. L’autre côté d’une psyché.

   Or, exactement en face des spectateurs – de nous-mêmes -, sur le mur qui constitue le fond de la pièce, l’auteur a représenté une série de tableaux; et voilà que parmi toutes ces toiles suspendues, l’une d’entre elles brille d’un éclat singulier. Son cadre est plus large, plus sombre que celui des autres; cependant une fine ligne blanche le double vers l’intérieur, diffusant sur toute sa surface un jour malaisé à assigner; car il ne vient de nulle part, sinon d’un espace qui lui serait intérieur. Dans ce jour étrange apparaissent deux silhouettes et au-dessus d’elles, un peu vers l’arrière, un lourd rideau de pourpre. Les autres tableaux ne donnent guère à voir que quelques taches plus pâles à la limite d’une nuit sans profondeur. Celui-ci au contraire s’ouvre sur un espace en recul où des formes reconnaissables s’étagent dans une clarté qui n’appartient qu’à lui. Parmi tous ces éléments qui sont destinés à offrir des représentations, mais qui les contestent, les dérobent, les esquivent par leur position ou leur distance, celui-ci est le seul qui fonctionne en toute honnêteté et qui donne à voir ce qu’il doit montrer. En dépit de son éloignement, en dépit de l’ombre qui l’entoure. Mais ce n’est pas un tableau : c’est un miroir. Il offre enfin cet enchantement du double que refusaient aussi bien les peintures éloignées que la lumière du premier plan avec la toile ironique.

    De toutes les représentations que représente le tableau, il est la seule visible; mais nul ne le regarde. Debout à côté de sa toile, et l’attention toute tirée vers son modèle, le peintre ne peut voir cette glace qui brille doucement derrière lui. Les autres personnages du tableau sont pour la plupart tournés eux aussi vers ce qui doit se passer en avant – vers la claire invisibilité qui borde la toile, vers ce balcon de lumière où leurs regards ont à voir ceux qui les voient, et non vers ce creux sombre par quoi se ferme la chambre où ils sont représentés. Il y a bien quelques têtes qui s’offrent de profil : mais aucune n’est suffisamment détournée pour regarder, au fond de la pièce, ce miroir désolé, petit rectangle luisant, qui n’est rien d’autre que visibilité, mais sans aucun regard qui puisse s’en emparer, la rendre actuelle, et jouir du fruit, mûr tout à coup, de son spectacle ». (Foucault, 1966-2015, p. 1050- 1051).

« … vers le devant de la scène; … En partant du regard du peintre, qui, à gauche[2], constitue comme un centre décalé, on aperçoit d’abord l’envers de la toile, puis les tableaux exposés, avec au centre le miroir, puis la porte ouverte, de nouveaux tableaux, mais dont la perspective très aigüe ne laisse à voir que les cadres dans leur épaisseur, enfin à l’extrême droite de la fenêtre, ou plutôt l’échancrure par où se déverse la lumière. Cette coquille en hélice offre tout le cycle de la représentation : le regard, la palette et le pinceau, la toile innocente de signes  (ce sont les instruments matériels de la représentation), les tableaux, les reflets, l’homme réel (la représentation achevée mais comme affranchie de ses contenus illusoires ou véritables qui lui sont juxtaposés; puis la représentation se dénoue : on n’en voit plus que les cadres, et cette lumière qui baigne de l’extérieur les tableaux, mais que ceux-ci en retour doivent reconstituer en leur espèce propre tout comme si elle venait d’ailleurs, traversant leurs cadres de bois sombre. Et cette lumière on la voit en effet sur le tableau qui semble sourdre dans l’interstice du cadre; et de là elle rejoint le front, les pommettes, les yeux, le regard du peintre qui tient d’une main la palette, de l’autre le fin pinceau… Ainsi se ferme la volute, ou plutôt, par cette lumière, elle s’ouvre ». (Foucault, 1966-2015, p. 1055- 1056).

Référence :

Foucault, M. (1966, 2015). Les suivantes. Dans Michel Foucault, Œuvres I, Les mots et les choses. Une archéologie des sciences humaines. Gallimard, (Bibliothèque de La Pléiade, chap.1, p. 1047-1061)

https://blog.artsper.com/fr/la-minute-arty/comprendre-la-peinture-iconique-de-las-meninas-de-velazquez/