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Cours du 28 avril 1981 :

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« L’activité de peinture ne consiste pas à informer quoi que ce soit. C’est ce que fait la ligne sans couleur avec les points colorés que distribue Pollock, où la ligne passe toujours entre les choses, entre les points.

Vous ne pouvez jamais assigner un point qui serait sur la ligne. En revanche, les points sont répartis dans l’ensemble du tableau de telle manière que la ligne sans contour passe constamment entre les points et repasse d’une autre manière entre les points. La ligne sans contour c’est en effet la ligne qui ne détermine aucune chose, mais qui passe perpétuellement entre les choses. A ce moment-là, quand une expression artistique passe au premier plan et prend complètement conscience de soi, vous pouvez toujours revenir sur le passé et dire: oui, évidemment, de tout temps … — alors là, les catégories tremblent, mais d’une bonne manière — de tout temps, vous trouverez, dans toute la peinture, quelle qu’elle soit, cet effort plus ou moins secondaire pour faire passer des lignes qui ne déterminent plus des choses, pour faire passer des lignes entre les choses. Célèbre et la formule d’Élie Faure sur Velázquez — célèbre parce qu’elle a été bien utilisée par Godard[1]. Il ne peignait plus les choses, ce ne sont plus

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les contours qui l’intéressaient, dit Élie Faure, qui pourtant n’a aucune complaisance pour l’art expressionniste. Il peignait ce qui se passait entre les choses, le mouvement de l’air, tout ce qui est sans contour, la lumière entre une chose et une autre. Tout ce qui se passe entre les choses, c’est pour beaucoup de peintres, l’essentiel.[2]

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Chez Turner, il y a une espèce de dissolution concertée des choses pour faire passer les lignes et les taches entre les choses. Tout ça. se fait précisément sur fond du diagramme- chaos. C’est l’utilisation du diagramme : faire que le chaos soit tellement étendu qu’il n’y ait plus de choses, etc. C’est en étendant le chaos sur toute la toile qu’on lui arrachera le secret de l’ordre nouveau. Lors d’un nouveau, c’est le tracé de la ligne ou de la tache sans contour. Vous me direz: en quoi est-ce un ordre nouveau? C’est celui du mouvement moléculaire. L’homme est convié à trouver son ordre moléculaire dans une espèce de matérialisme. Il y a des règlements de compte. Le spiritualisme abstrait, ça ne leur dit rien du tout. Je veux dire: c’est un homme tout entier qui se met à peindre, par nature. Évidemment, un informel, un expressionniste peut avoir une vie spirituelle intense. J’essaie de ne pas dire d’idioties, mais je crois que sa tendance picturale est profondément une tendance matérialiste picturale, non

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pas d’un matérialisme extérieur à la peinture – c’est pour ça que lui-même peut être très spiritualiste – mais il a affaire avec un ordre issu des tracés moléculaires. C’est tout comme une micro-matière picturale. À ce moment-là, tous les rapprochements entre la physique moderne et l’art informel sont fondés – je n’y vois aucun inconvénient, tout va bien – à partir de cette entreprise: leur abstraction est une abstraction vitale très particulière.

[1] Note 38 : Dans Pierrot le fou (1965) de Jean-Luc Godard, la lecture par Jean-Paul Belmondo du texte d’Élie Faure titré Histoire de l’art. L’art moderne I, Le Livre de poche, 1965, p. 167-168. (voir citation complète dans Deleuze).

[2] Note 39 : Voir Mille plateaux (MP, p.135-136 : « La ligne est entre les points, au milieu des points, et non plus d’un point à un autre. Elle ne cerne plus un contour. ‘’ Il ne peignait pas les choses, mais entre les choses.’’ »

Référence:

Deleuze, G. (2023). Sur la peinture, cours mars-juin 1981, préface par David Lapoujade, Paris, Les Éditions de Minuit, 2023.